« La créativité humaine est la ressource économique ultime ». Richard Florida

A l’heure du choix de l’économie « de la connaissance et de l’immatériel», les industries créatives apparaissent comme un des moyens privilégiés pour maintenir la place de nos économies et de nos sociétés dans le marché global. C’est ce qu’a affirmé l’Union Européenne dans le cadre des objectifs de «Lisbonne» et qu’ont développé le rapport Cox en Grande Bretagne et le rapport Jouyet-Levy en France, qui dessinent les contours de politiques nationales innovatrices et dynamiques. Dans ces politiques, le design a vocation à occuper une place de premier plan. Encore faut-il ne pas le considérer simplement sous son aspect formel.

Car s’il se matérialise la plupart du temps dans une forme, reflet d’une culture et d’une époque ou tributaire d’une mode, il ne peut être réduit à cela.

Au cours du 20ème siècle quelles que soient les expressions qui le caractérisent et son champ d’application, le design a évolué vers une conception plus globale.

Alors que l’esthétique industrielle se préoccupait d’abord d’habiller un objet ou une machine, puis de les redessiner, ou d’en dessiner de nouveaux, le design industriel réfléchit à la cohérence de l’ensemble du produit.

La révolution technologique a un impact important dans la manière de penser l’objet, car elle ouvre des opportunités nouvelles de réponse à des problèmes techniques anciens.

Les contraintes liées à la fonctionnalité qu’imposaient les précédents systèmes disparaissent, les composants de base des objets se miniaturisent et se s tandardi sent . Une nouvel l e l iber té d’expression est donnée au designer qui l’autorise à se concentrer sur la production d’objets mobiles adaptés aux évolutions de la société et à son mode de vie.

Parallèlement, les notions d’émotion et de plaisir liés à l’objet ont amené à une nouvelle manière de le considérer, basée sur sa relation à l’utilisateur plus que sur son esthétique, sa technicité ou sa fonctionnalité pure.

En opposant à l’idée abstraite de qualité formelle celle plus concrète et physique de qualité sensorielle le designer met en avant les qualités « douces » des objets. Il a à sa disposition pour l’inspirer une palette de plus en plus large de matériaux. Il en dévoile les qualités et favorise de surprenantes migrations d’un domaine à un autre. Ils les choisit en fonction de leurs caractéristiques, de sa culture, de l’industrie, de la sécurité, de la santé et de l’écologie. « Tout n’est pas design mais il y a un peu de design dans tout » - Robin – 1ère conférence.

Le design façonne aujourd’hui notre vie quotidienne.

« De la petite cuiller à la ville », comme l’avait souhaité William Morris, il intervient dans tous les objets et espaces de notre environnement.

Agissant à la fois comme dessin et comme dessein, il donne sens et identité aux objets, espaces, services et systèmes, modifiant ainsi parfois les codes établis, les habitudes, les modes de vie.

Le design est une « activité créative, dépendant du contexte et pluridisciplinaire, qui consiste à planifier des actions pour passer d’un état actuel à un état préférable »

Herbert Simon - The Sciences of the Artificial- 1969 Il les insère dans l’ensemble plus vaste des usages possibles et des pratiques courantes et propose des scénarios d’appropriation, se démarquant ainsi des approches plus classiques.

Il participe à l’exploitation, à la valorisation, au transfert des innovations technologiques. En conduisant une approche prospective sur les produits, il peut orienter, voire susciter des innovations.

Enfin une démarche de design conduite de manière systématique établit un discours cohérent qui renforce l’image de l’entreprise ou de la collectivité et rejaillit sur l’ensemble de la production, lui assurant une notoriété suffisante pour créer une identité propre.

En résumé le design est tout à la fois, une démarche, une attitude, un projet, une intention, un regard prospectif.

Dans le débat actuel sur la globalisation face à la revendication identitaire il a de nombreux atouts qu’ Herbert Simon avait pressentis il y a près de 40 ans.

Sa démarche, appuyée sur le repérage des identités, le questionnement des valeurs, le décodage des tendances, le métissage de connaissances, sur une veille sociétale autant que technologique, ne s’adresse plus seulement aux enjeux de l’économie, de l’innovation et du marché.

Elle participe à la réponse aux défis majeurs de la société comme ceux du développement durable, de la sécurité et du vieillissement de la population.

Elle peut être mise à profit par la collectivité pour soutenir un développement social, économique, culturel, citoyen et durable.

Ce constat donne la mesure de l’enjeu pour les designers.

« Chaque époque requiert des formes propres » .

Notre tâche est de remettre à neuf notre monde avec des moyens actuels... »

Hannes Meyer - directeur du Bauhaus -1926.

Comment s’appuyer sur les identités, la culture, les savoirs et les savoirs faire traditionnels pour les valoriser dans une démarche d’innovation? Comment être enraciné dans sa culture et la développer avec une pensée et une action universelle ?

Dans l’itinéraire d’Hicham Lahlou, deux exemples me semblent bien refléter ce questionnement et la qualité de ses réponses mérite d’être soulignée.

La théière Koubba, très fortement marquée par l’architecture, la culture et les scénarios de vie quotidienne marocains, a rencontré le succès sur les marchés internationaux et fait aujourd’hui partie des collections du WereldMuseum…

« Pure », ligne de mobilier urbain très contemporaine, inspirée de l’architecture berbère, a été conçue pour la ville d’Agadir, en harmonie avec le logo et sa frise calligraphiée en arabe par un calligraphe marocain, dans un projet exceptionnel d’identité visuelle globale. Elle est fabriquée par des entreprises locales qui y expriment leur savoir-faire.

Au croisement de deux cultures, Hicham Lahlou propose une démarche marquée par le respect des valeurs culturelles et une volonté de modernité.

Cette démarche est porteuse d’avenir et d’espoir et l’on ne peut que souhaiter qu’elle se généralise et s’approfondisse.

Anne Marie Boutin
Présidente de l’APCI